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Entretien avec Laurent Binet |
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VL : Laurent Binet, pouvez-vous nous donner quelques éléments de présentation personnelle, pour nos lecteurs ?
Je suis professeur de français en Seine-Saint-Denis depuis 10 ans, j’enseigne aussi à la fac et occasionnellement dans des écoles comme HEC. J’ai effectué mon service militaire à Kosice en Slovaquie en 1997 et partagé mon temps dans les années qui ont suivi entre Paris et Prague, ce qui explique mes liens affectifs avec l’ex-Tchécoslovaquie. VL : Votre premier roman, HHhH, se déroule durant la 2e Guerre Mondiale. HHhH ? C’était un acronyme qui signifiait Himmlers Hirn heisst Heydrich : le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich. C’était une sorte de blague qui courait chez les SS, pour dire que leur vrai patron n’était pas Himmler mais son bras droit, Reinhard Heydrich, chef de la Gestapo et du SD (les services secrets nazis), inventeur des Einsatzgruppen, les commandos d’extermination sur le front de l’Est, officiellement en charge de la Solution finale (c’est lui qui présidera la conférence de Wannsee) et, accessoirement, protecteur de Bohême-Moravie (c’est-à-dire de l’actuelle Tchéquie). C’est ce dernier poste qui scellera son destin. VL : Votre roman décrit un monstre, Heydrich. Bien sûr, c’est une fiction mais… est-ce vraiment une fiction ? Tous les faits relatés sont véridiques, et lorsque j’ai eu un doute ou que des sources ne se recoupaient pas, j’ai fait état de ces incertitudes. Je voulais absolument que le lecteur sache à quoi s’en tenir et ne se dise pas : « C’est incroyable ! Je suis sûr qu’il invente ! Ca ne peut pas s’être passé comme ça… » C’est pourquoi j’ai tenu à isoler les rares passages où je me suis laissé aller à imaginer une scène ou un dialogue : je voulais rendre compte de cette tentation romanesque, sans qu’elle corrompe la véracité du récit. VL : La construction de votre livre est particulièrement originale, et elle fonctionne très bien, de notre point de vue. Expliquez nous cela. L’alternance entre les années 40 et les années 2000 s’est tout de suite imposée comme une évidence. A posteriori, je la justifie par la distance critique qu’elle suscite (du moins je l’espère) chez le spectateur : je souhaitais que celui-ci reste sur ses gardes et ne reçoive pas passivement toutes les informations et les commentaires dispensés par une instance narrative omnisciente et omnipotente. Je voulais qu’il y ait trace de ma subjectivité, que le lecteur n’oublie pas que c’est un homme qui raconte cette histoire, avec ses partis pris, ses hésitations, sa mauvaise foi, ses enthousiasmes et ses doutes. La difficulté était alors de concilier deux exigences contradictoires : restituer au récit historique toute sa force romanesque et en même temps créer cette espèce de distanciation brechtienne qui permette au lecteur de réfléchir par lui-même, avec le risque de compromettre l’immersion historique. VL : Quelles sont vos influences littéraires ? Lors de mes années de formation, j’ai été très attiré par le Surréalisme et j’en ai conservé une grande méfiance vis-à-vis du genre romanesque. L’arbitraire du roman, « la marquise sortit à cinq heures », etc. La plupart des romans me semblent convenus, paresseux, laborieusement psychologiques et pour tout dire assez vains. Je n’ai jamais su me passionner pour des créatures de papier. Pour qu’un personnage fictif m’impressionne, il faut vraiment qu’il possède une envergure extraordinaire, quasi-mythologique : Joseph K. dans Le Château de Kafka, par exemple, là, oui, c’est autre chose que la marquise ! Quand j’ai écrit ce roman, je n’avais pas de modèle précis en tête car il me semblait, très prétentieusement et sûrement à tort, que ma démarche était sans précédent : raconter l’Histoire à la manière d’un roman mais sans recourir à la fiction, qui constitue pourtant la spécificité même du genre romanesque. J’avais quand même en tête, pour le dispositif consistant à mettre en scène l’auteur menant ses recherches, Le Mors aux dents, de Vladimir Pozner, même si lui a séparé en deux parties distinctes l’enquête menée par l’auteur et le récit historique proprement dit. Il y a aussi des romans historiques que je considère comme des chefs d’œuvre indépassables, même si je ne les ai pas pris comme modèles : Guerre et Paix, Les Enfants de l’Arbat d’Anatoly Rybakov, et surtout Vie et Destin, de Vassili Grossman. Entre autres… en fait il y en a plein ! J’ai également adoré Maintenant ou jamais de Primo Levi. La Route des Flandres, j’ai trouvé ça très fort… En ce moment, je lis La Bataille de Patrick Rambaud, dont la démarche n’a strictement rien à voir avec la mienne, et j’y prends beaucoup de plaisir : j’ai l’impression de lire un inédit de Balzac, c’est très amusant… VL : Heydrich est-il, pour vous, un exemple de ce qu’Arendt nommait la « banalité du Mal » ? Que pensez-vous, de manière générale, de cette façon de considérer les rouages humains du nazisme ? La théorie d’Arendt fonctionne avec Eichmann, pas avec Heydrich. Celui-ci a quand même révélé dans différentes activités de très grandes capacités : policier-né, escrimeur de haut niveau, très bon violoniste, bureaucrate hors du commun, pilote de chasse (médiocre, il est vrai, mais quand même)… Heydrich était exceptionnellement doué, il faut le reconnaître. Mais, disons, pas plus que des tas de gens qui excellent dans leurs activités. La différence, c’est que parmi ses activités à lui, il y avait l’extermination des Juifs. Heydrich est ce qu’il est parce qu’il s’est révélé, dans un contexte spécifique, comme étant un arriviste d’une efficacité inversement proportionnelle à son degré d’humanité. Je ne pense pas qu’on puisse trouver des Heydrich à tous les coins de rue. Mais ce n’est pas non plus un envoyé de Satan : tout comme Hitler, c’est un produit de son époque. Le terme de « monstre » est toujours ambigu : c’étaient des hommes maléfiques, dénués de tout sentiment d’humanité, mais des produits de l’humanité quand même, évidemment. VL : Ecrire avec le nazisme en toile de fond est assez fréquent en ce début de 21e siècle, dans la littérature française. Pensez-vous que cela traduit quelque chose, à notre sujet ? Je ne sais pas, je ne peux répondre que pour moi : la Deuxième Guerre mondiale me fascine parce qu’aucune autre époque ne forme un tel bloc d’Histoire totale, regroupant dans un laps de temps aussi bref tout ce qu’il y a de pire et tout ce qu’il y a de meilleur dans l’humanité. C’est la tragédie des tragédies, la plus grande épopée de toute l’Histoire, le roman infini, un réservoir d’histoires terribles, pathétiques, splendides, héroïques, qui semble absolument inépuisable. C’est plus fort que l’Iliade, plus fort qu’Eschyle, plus fort que tout. C’est la terreur et la pitié, et en plus c’est vrai. |
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