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Entretien avec Michel Host pour La Vie Littéraire |
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1. Michel Host, bonjour. Vous inaugurez dans notre magazine la rubrique "le prix d'un Goncourt". Cette rubrique a le projet d'interroger les anciens prix Goncourt, sur lesquels on braque une très forte lumière lors de l'attribution du prix, de reparler du roman ayant été récompensé à l'époque et de présenter l'oeuvre, souvent ignorée, de l'écrivain jadis primé. Le titre de la rubrique, nous l'avons emprunté au livre de Jean Carrière, lui-même prix Goncourt 1972, livre dans lequel il explique le prix à payer pour un écrivain de ce cadeau empoisonné qui lui tombe sur la tête du jour au lendemain. Michel Host, vous avez obtenu le Goncourt 1986 pour Valet de nuit. Comprenez-vous la démarche de Jean Carrière ?
Y a-t-il quelque bonne raison pour « interroger les anciens prix Goncourt » ? J’en vois une : ils ont un pied dans la tombe, faisons vite ! Cependant, ils eurent tant de jaloux et d’ennemis accrochés à leurs basques quand on leur décerna le prix – l’une des grandes fonctions d’icelui ! - que l’on doute s’il faut les aider à s’en faire de nouveaux. Pourquoi leur donner le coup de grâce ? Blague à part, le problème mérite considération : si j’avais lu le superbe Épervier de Maheux de Jean Carrière, j’avais évité, en 1987, d’ouvrir cet autre livre dans lequel il fait part aux lecteurs de son accablement, de son malheur de romancier-ayant-obtenu-le-prix… Secoué moi aussi par les suites imprévisibles du même prix, qui m’échut en 1986 pour Valet de nuit, je ne voulais pas me charger de la croix de Jean Carrière. La mienne, d’un bois plus léger certes, me pesait suffisamment sur l’épaule. Jean Carrière eut à subir sans nul doute la haine inexpiable de ses rivaux dépités, et celle des littérateurs besogneux, folliculaires impuissants et envieux patentés – plus de deux millions de livres vendus… vous pensez ! On s’empressa de le reléguer au rayon des écrivains régionalistes. Il fut un temps invité ici ou là, puis on l’écarta, on l’humilia à souhait, on fit tout ce que l’on put pour le mettre au rancart. L’éprouvaient alors des deuils et des peines qui ne contribuaient nullement à l’aider… C’est ce que j’appelle la salissure volontaire : le prix d’un succès ! Or l’on sait qu’un succès, dans ce pays, est considéré comme un déni d’ÉGALITÉ, principe imaginaire premier de notre charte morale républicaine. Et cela vaut aussi pour le milieu dit littéraire, où l’on crache systématiquement sur le Goncourt et sur l’auteur couronné, où vous cessez de cracher dès qu’on vous l’attribue ou si vous pensez qu’il vous sera attribué : à preuve, un article sur moi publié dans Le Canard enchaîné, quelques jours avant la délibération chez Drouant ! J’y étais traité d’ « opportuniste », et me demandai alors en vain d’où me tombaient les claques, moi qui ne faisais et n’avais fait qu’écrire… Je comprends la démarche de Jean Carrière, encore qu’elle ne fit qu’aggraver son mal à ce qu’il semble, mais ne puis la suivre. Nos tempéraments diffèrent, je pense, et nos expériences aussi. J’accueillis le prix à la fois sans trop d’illusions - mon âge plus qu’adulte m’en empêchait – et sans en éprouver la moindre douleur non plus. N’ayant alors aucune expérience du milieu, c’était à peine si je réalisais ce qui m’arrivait. J’avais été en concurrence avec des « poids lourds littéraires » - si je puis me permettre cette trivialité - et le « poids léger » que j’étais l’avait emporté. C’était pour moi comme une compétition sportive, et Pascal Quignard, qui eût sans doute mille fois plus que moi mérité qu’on l’en honorât cette année-là, seul se montra d’une véritable et sportive élégance à mon égard, ce dont je lui sais gré aujourd’hui encore. Ce ne fut pas le cas de certains autres faisant partie du dernier carré d’as. C’est seulement dans l’année qui suivit que les choses se gâtèrent, mais commença alors une autre histoire, peut-être une partie très singulière de mon histoire, ou, pour plus d’exactitude, de ma trajectoire d’homme et d’écrivain. 2. Justement Michel Host, ce n'est pas parce que les "anciens Goncourt" ont un pied dans la tombe que nous désirons converser avec eux - par définition, les anciens Goncourt sont tous les primés en dehors de celui de l'année en cours - mais bien parce qu'ils incarnent une singularité, à la base de notre conception de l'art en occident, que cette singularité, comme vous le dites, met à mal l'ordre égalitaro-totalitaire menaçant le territoire. Pouvez-vous nous dire, au-delà de ce qui se gâta, cette partie très singulière de votre trajectoire d'homme ? Je plaisantais, bien entendu, en vous parlant de ce « pied dans la tombe ». Je l’avais pourtant bel et bien, le jour de l’attribution du prix, jour où, soumis à l’une de mes premières dialyses, j’eus une exceptionnelle permission de sortie de l’Hôpital Necker. Depuis, mon état de santé s’est nettement amélioré grâce à d’excellents médecins. C’est là un sujet que je crois aborder publiquement pour la troisième et dernière fois, n’ayant jamais eu et n’ayant toujours pas le projet d’en concocter quelque roman propre à tirer des larmes au lectorat féminin. Quant à mettre là où j’ai dit mon second pied, eh bien il faudra qu’on me pousse dans le dos. Pour en revenir au sujet qui vous tient à cœur, la singularité des prix littéraires ne me paraît être une spécificité française que par leur multiplicité et leur stricte hiérarchisation. Et en ce qu’ils troublent, en effet, « l’ordre égalitaro-totalitaire », formule que j’adopte volontiers. Mon histoire d’homme fut un temps affectée par les lectures critiques indigentes (Le Monde, Pierre-Robert Leclercq, « Les lémures de M.H. ») ; les insultes-pleine-gueule (Raphaël Sorin, Le Matin. « Le petit prof épinglé »); les solennelles inepties de Dame Savigneau, qui selon moi n’ouvrit pas le roman et n’écouta que le bruit ambiant ; et encore le « Vous ne serez jamais des nôtres, Michel Host », lancé dans Le Figaro par un obscur gazetier dont je n’ai pas retenu le nom… Les tirs vinrent aussi, plus tard, du jury du prix lui-même, et pas du moindre de ses membres : j’aurais dû « vendre » davantage, paraît-il… comme si j’étais grossiste en livres ! Comme si je levais l’ourlet de ma jupe sur les trottoirs de la rue St-Denis ! Ils vinrent même de la Maison qui m’édita : « Michel Host ne joue pas le jeu ! »… Autrement dit il ne court pas, le brave toutou, s’exhiber sur toutes les scènes médiatiques ! Je n’envoyai pas de remerciements de façade aux lecteurs insuffisants… Je laissai l’ineptie à son néant. Ailleurs, je fis passer des droits de réponse. On me les casa sous les mots croisés. Puis, à mon tour, je dis leur fait - incompétence, copinage, relations quasi maffieuses…- à tous ces critiques de la nullité, du double jeu et du renvoi d’ascenseurs, à ceux-là qui « se sont trouvé une petite place tranquille de gardien de cimetière. (J.P.Sartre) ». Des revues comme L’atelier du Roman, Autre Sud, Harfang… se firent l’écho de ma fureur. On n’aime pas qui rend coup pour coup : ce fut donc logiquement le silence, la relégation. Je me suis fait à tout cela après trois ans d’un combat contre les édredons. Si je cite aujourd’hui des noms, c’est que ces infirmes de la pensée, retranchés dans leurs notoires médiocrités, citèrent le mien à satiété. Rien qui ait jamais tenu au « fond », à la littérature, dans leurs mots creux ! Je ne voulais pas leurs éloges, seulement leur intelligence, mais ils n’en avaient pas été dotés ! – et cela, pour moi, naïf je l’avoue, était réellement inattendu. Leur décocher encore quelques balles à blanc ne leur fera aucun mal et me fait un peu de bien. Ils sont l’éternelle bêtise. Pour moi aujourd’hui oubliée, reléguée. Ma trajectoire d’écrivain - le terme de « carrière » me paraissant incompatible avec toute forme d’art authentique – n’a en rien souffert de ces escarmouches. Le combat m’entretient, certes, mais tout ce qui m’importe est d’écrire. Mes romans, recueils de poèmes et de nouvelles, mes traductions… ont été écrits à leur moment, selon mes vœux, ma fantaisie, et obligatoirement chez divers éditeurs. J’ai refusé de m’insérer de façon visible dans les courants dominants, la pensée admise, d’en jouer, de me chercher des sujets « porteurs », de surfer sur les émotions du moment, refusé de m’afficher en souteneur des causes justes pour n’être pas d’abord souteneur de ma propre cause et de mes intérêts. Je revendique pour moi ce presque oxymore : être un anaristocrate. C’est ainsi que je vis. Quant au lundi 17 novembre 1986, chez Grasset, où l’obtention du prix me fut annoncée : je me souviens de la joie des miens, des embrassements de Marie-Hélène d’Ovidio, des attentions constantes de l’ami Herbert Lottman, de Martine Savary heureuse, me voyant soudain - quelque argent devant me revenir-, à l’abri des assauts de la maladie… Ce fut un beau jour, oui ! Je n’ai jamais craché dans la soupe, comme le dit aussi Jean Carrière (in Le Goncourt a cent ans, La Compagnie des livres, 2003), ajoutant qu’il « la jette aux orties ». Moi, non. Je la mange et n’en retire que les feuilles de chou pourri qu’on y a laissé tomber. Mais n’eussé - je pas dû m’arrêter d’abord sur l’événement qui ensanglanta ce lundi-là ? À la nuit tombante, Georges Besse, P.D.G. de la Régie Renault était assassiné par une forme supérieure de bêtise ! Pour lui, aucun droit de réponse ! 3. Vous parlez d'art authentique. Pour vous, romancier, poète, traducteur, à quoi sert la littérature lorsqu'elle obéit à l'exigence d'authenticité ? Question attenante : quel est le dessein de Michel Host auteur ? Sans entrer dans ces déclarations creuses, du genre : « Il n’est de littérature qu’authentique !!!!... L’authenticité, concept forgé à l’aune de chaque lecteur !!!!... », je dirais que certains tirent leurs écrits de leurs poches, d’autres de leur tripes ! Par tripes, j’entends le cœur (le sentir, l’éprouver), le cerveau (le penser, ne fût-ce qu’un peu), le sexe (affiché ou nié… c’est tout un problème socio-historique que le sexe ! je pourrais dire aussi : il faut en avoir ou pas…), l’expérience du vivre enfin, plutôt que la sotte activité qui consiste à se raconter, sotte parce que vouée au mensonge, à l’illusion, aux jeux aléatoires de la mémoire, de la vanité et de la frustration… Vous avez raison de poser la question en termes d’utilité d’abord : « À quoi sert la littérature lorsqu’elle obéit à l’exigence d’authenticité ? », et de pratique personnelle ensuite. Je vous réponds : la littérature ne sert à rien dans l’ordre du monde dit réel et de la morale. C’est ma conviction, et Baudelaire l’avait compris qui ne souhaitait pas jouer les utilités : « Être un homme utile m’a toujours paru quelque chose de bien hideux. » On peut imaginer qu’il exprimait la pensée du poète plutôt que celle de qui jamais ne prêtera la main à rien ni à personne. Quant à Elias Canetti, il voyait cela avec humour et légèreté, si l’on rapproche son observation des prétentions réformatrices de certaine littérature : « Il se saoule des défauts des autres : un poivrot de la morale ! » Quant à moi, pour constat central, je veux dire le plus probant, j’ai que les milliers d’écrits se référant à la Shoah, à l’infâme ethnocide de masse industrialisé planté dans le ventre du XXe siècle, n’a en rien empêché les crimes ultérieurs : ni le mortel péché d’Hiroshima, ni l’idéologique crime de masse du Cambodge, ni l’ethnique crime de masse du Rwanda ; et, au Moyen Orient, pas davantage le lent écoulement de sang humain dû à la cupidité de l’Occident et à la permanente guerre des religions qu’entretiennent les fanatismes, creusant jour après jour le lit d’un fleuve de mort. J’en viens donc à mon « dessein », lequel s’établit sur trois piliers, ou genres littéraires, que je pratique avec des bonheurs divers. En tant que romancier et nouvelliste, inventeur de mes fictions, je ne souhaite que ceci, par quoi je pense exprimer une authenticité : d’abord me faire plaisir à moi-même (ce en quoi, selon la philosophie de Jeremy Bentham que j’ai faite mienne, j’aurai quelque chance de ne pas déplaire à autrui), puis intéresser mon lecteur (cela peut aller jusqu’à le divertir, à lui proposer les plaisirs de la langue et des mots) ; lui suggérer enfin qu’il existe non pas des échappatoires à l’engluement, au désespoir, à l’à-quoi-bonisme, mais d’autres perspectives applicables à l’existence de chacun - au réel, pourrait-on dire, si ce terme avait un sens -, lesquelles, pour être ancrées dans la fiction, parfois dans le fantastique ou le fantasmatique, n’en demeurent pas moins des ouvertures pour l’esprit, des cheminements à imaginer, à instaurer… Mon ambition ne va pas au-delà. Georges Henein (Cf. l’article de Pascale Roux, dans La Sœur de l’Ange, n° 6, automne 2009) exprimait ce pouvoir de la fiction en des termes forts et précis : « Imaginer autre chose, ce n’est pas seulement se détacher du réel, c’est aussi, fondamentalement, mettre en cause l’existant, ce qui, en soi, est subversif : c’est dire que l’ordre existant n’est pas le seul possible et qu’une autre réalité est envisageable. » Je me revendique aussi poète, pour la raison première que, dès l’adolescence, j’écrivis des poèmes : la poésie fut et reste mon athanor. La raison suivante est que je n’ai jamais cessé d’en écrire, même si j’en ai peu publié. La poésie, le poème (j’y inclurais volontiers certaines de mes traductions), sont expériences cumulées : expérience du vivre, expérience d’un langage fondamental, voire étranger ou même inconnu, et expérience d’une langue traduisant ce langage. Pour chaque poème, le poète est son premier découvreur. Son langage fondamental est fait de ses émotions, pensées, intuitions galopantes, rythmes et cadences (ce dernier terme ayant autrefois signifié la mesure du vers), fait de tout cela qui vibre, bouillonne, explose dans le profond de son être, dans l’anneau de particules, au centre énigmatique de nous-mêmes, où pensées, révoltes et désirs se heurtent avec violence dans un chaos auquel seule sa traduction - généralement dans la langue maternelle – peut accorder un ordonnancement, un ou des sens plus ou moins saisissables, forgeant un message issu des abysses, levant des îles éruptives appelées poésie îles-poèmes, îles-recueils… Ainsi en fut-il de mon Poème d’Hiroshima, écrit à vingt ans ; ainsi des poèmes d’errance et de révolte de Déterrage / Villes ; ainsi des poèmes de célébration et de nostalgie de Figuration de l’amante… Je prétends à la révélation de ce langage qui m’appartient, plus qu’à la rénovation d’un langage poétique, entreprise qui me paraît extérieure, artificielle dans la plupart des cas. Et à quoi tout cela sert-il ? Répondre aurait-il un sens ? La poésie est comme le nouveau-né qui sort du ventre de sa mère, nul ne sait d’où il vient ni où il ira. C’est l’enfant d’Héraclite, qui « sort de la nuit pour jouer ». Il est l’imprévisible et l’unique, la totale éventualité. Cette ouverture de 360° me permet de lire et relire aussi bien des poètes anciens, nos classiques, avec des yeux neufs, que d’aimer tout en les découvrant de grands poètes de notre temps, peu connus ou inconnus, tels Gaston Marty, Cathy Garcia-Canalès… L’écrivain ne peut se survivre, il se construit et reconstruit sans cesse pour ne pas se changer en « vieux moulin broyeur de mots… », en cette « ombre qui a perdu son homme » dont parle Alexandre Vialatte… Dessein nécessaire il me semble. En tout cas le mien. 4. Voici que vous nous faites entrer dans le coeur même, à travers votre engagement dans la parole, du langage. Puisque vous évoquez votre stupéfiant Poème d'Hiroshima (je conseille à tout lecteur de cet entretien d'acquérir ce texte édité chez Rhubarbe, et de le lire à haute voix plusieurs fois afin que sa haute autorité, poétique donc, fasse partie intégrante de sa conscience), dans la postface duquel vous dites avoir usé du "déconstruit" afin de "vous faire entendre", et que, dans le même temps, vous prétendez "à la révélation de ce langage qui (vous) appartient", étant entendu que "les milliers d'écrits (...) n'a en rien empêché (...) le mortel péché d'Hiroshima", cette question, peut-être : quelle est la fonction du Poème d'Hiroshima s'il ne change rien à l'affaire humaine ? Pourrais-je prétendre que ce poème aurait empêché quelque chose de plus horrible encore puisque, après Hiroshima et Nagasaki, il ne s’est plus rien produit dans cet ordre d’horreur ? (Je mets ici de côté, à tort certes, les criminels bombardements au napalm et à l’agent défoliant lors de la guerre du Viêt-Nam.) Ce serait là bien de la présomption de ma part, surtout si l’on se rappelle que la cause principale du non emploi des bombes A et H, durant toutes ces années, ne fut que le résultat de « l’équilibre de la terreur ». Cela est parfaitement honteux, mais nous devons nous résoudre à ce que la terreur ait tout pouvoir sur les esprits quand les mots n’en ont que très peu, quand il devient évident que le tremblement et la colique l’emportent sur la pitié et la raison. Ma conviction reste donc la même, y compris en supposant que ce poème ait été publié dans les années 50 et qu’il ait eu un grand retentissement. Sa « fonction », tout comme celle de Miroirs noirs d’Arno Schmidt, ou de Étô de Daniel de Bruycker, - magnifiques fictions ! -, est à chercher ailleurs que dans le changement du cours des affaires humaines. Mais alors, où la chercher ? - me demandez-vous… Je sais peu de chose de ces choses, mais il est une force qui propulse les mots, à la fois hors de soi et vers l’autre. Ils sont destinés aussi bien à moi, le poète, le romancier qui les expulse, qu’à l’autre vers qui je les projette. Cette force s’appelle sans doute nécessité, urgence… et même obligation parce qu’elle est parfois irrésistible. Elle s’appelle aussi prise de conscience, ou conscience - vous employez le mot -, elle produit un énoncé qui, au-delà des faits découverts ou remémorés, porte des sentiments comme, en l’occurrence, la stupeur face à l’incompréhension, suscitant la vibrante traduction de cette scandaleuse incompréhension (car ce qui excède le cœur et la raison fait scandale !) en émotionnelles cadences de vers et de phrases. Un énoncé qui porte le dégoût, la révolte, et aussi l’espoir… La fonction du poème, de l’œuvre, est de franchir les murs de l’inattention, de l’oubli, de l’indifférence, puis de communiquer l’inquiétude... S’il est un changement possible, ce sera dans le cœur et l’esprit du lecteur, et, à partir de cet ébranlement premier, s’il se donne quelque prise future sur « l’affaire humaine », simple éventualité, ce sera dans le meilleur des cas un hasard chanceux. Rien n’est prévisible quant aux conséquences d’un discours poétique. Il arrive même, à rebours, que celui-ci soit reçu à titre d’aménagement de la bonne conscience et du confort intérieur, voire d’acquisition d’un surplus de raffinement esthétique… Notez que je ne parle pas ici du discours politique, militant, pragmatique, propagandiste… lequel, selon les circonstances et les publics, suscite ou épouse des causes et vise à des changements rapides et concrets dans l’ordre du réel, à l’action directe. Je ne parle pas non plus avec le désir de satisfaire la tendance noire qui m’habite, pour lui donner raison en quelque sorte. Elle m’est un poids assez lourd, que j’écarte parfois en écrivant des poèmes plus légers et des proses plus souriantes. Tout cela est mon ressenti et « mon vécu », comme disent ceux qui ont fait de longs stages sur les divans. 5. Valet de nuit commence avec l'évocation de la Seine. Zone blanche, dès ses premières pages, évoque aussi la figure du fleuve. Dans vos poèmes, fleuve est un mot qui revient de façon évidente. Pourquoi cette présence s'impose-t-elle dans votre œuvre ? À vrai dire, je n’en sais rien, et il me faut soudain réfléchir à la question. Vous relevez une coïncidence, un fait non prémédité. Il a donc certainement un sens. De l’évocation de la Seine dès la première page de Valet de nuit, je me souviens très bien : le projet est de fournir au lecteur une vision de Paris qui doit être celle du narrateur et personnage central ; le fleuve en est l’axe, la grande ligne de partage architectural et sociologique… Dans mon imaginaire, il est marque de féminité et ce narrateur – traduction de l’auteur jusqu’à un certain point, et celle de ses fantasmes – est en proie au féminin, principalement sous la forme maternelle, tout au long du roman. Mon éditeur souhaitait que je ne place pas ce fleuve, cette description du paysage urbain, en ouverture du roman : selon lui les lecteurs qui, dans les librairies tomberaient d’emblée sur une description, reposeraient le livre aussitôt. Toute description leur serait insupportable, leur rappellerait l’école peut-être… Or il m’a paru indispensable de la laisser là où je l’avais placée d’instinct, en tant que reflet du paysage intérieur d’un promeneur amoureux de Paris. En outre, les premiers mots, les premières lignes d’un roman se déposent sur la page blanche de manière irrésistible (et c’était bien le cas) pour en constituer la rampe de lancement, le moule premier, la piste d’élan… Il me semblait contre nature de briser ce mouvement initial duquel tout découlait, la forme née d’un vide à combler absolument. Pour ce qui est de Zone blanche, un roman bien plus récent, je n’ai pas le souvenir d’une nécessité aussi forte. Le fleuve ici ne porte aucun nom, il est seulement mentionné. Élément du décor, générateur des brumes hivernales ici appelées « miasmes ». L’image du fleuve est sans doute présente ici ou là dans mes livres puisque vous l’avez noté. Je comprends cela comme la résurgence d’images d’enfance, d’obsessionnelles sensations : le fluide, les paysages d’étangs plutôt que de fleuves - il n’est que de grandes rivières au nord d’Arras -, vision des eaux troubles où pourrissent des plantes mystérieuses, où s’enfoncent des ombres qu’on ne voit pas aux étals des poissonniers (tanches, brochets, brèmes…), puis celle des torrents de l’Auvergne, des cascades ambrées des Pyrénées, de leurs eaux limpides où il m’est arrivé de subtiliser des truites aux flancs étincelants. 6. Michel Host romancier, poète, mais aussi auteur de nouvelles. Quelles sont, dans votre œuvre, celles que vous estimez les plus marquantes, et pourquoi ? Vous savez qu’il se répand plus d’encre à discourir de « la nouvelle » qu’à en écrire. Il m’est arrivé de donner (brièvement) dans cette glose un peu vaine. L’important est que cet art du bref, de l’essentiel, cette course de la flèche au cœur de la cible m’ait toujours procuré de vrais plaisirs d’écrivain. Il peut arriver que la flèche soit enrubannée et fleurie, qu’elle ne ressemble pas à une flèche donc, mais en fin de trajectoire, une bête, un cœur humain restent cloués sur la planche où l’écrivain rédige leur acte de décès. Il est rare qu’un coup de vent imprévu dévie le tir. Il m’est difficile, sur quatre ou cinq recueils publiés, de faire un choix de nouvelles « marquantes » à mes propres yeux. S’il y en eut, elles ne le furent que parce qu’ancrées dans les profondeurs, aventures ou mésaventures secrètes que l’acte même de les mettre en récit affuble d’un masque, d’un déguisement : mise à distance à effet relativement cathartique. Mais, ici ou là, l’impromptu d’une relecture me démontre que le feu ne cesse de couver sous la cendre des mots. Dans Les Cercles d’or, premier recueil, une nouvelle comme Les chambres parallèles voit un jeune homme prêter une attention distraite à l’agonie de sa mère dans la chambre mitoyenne de la sienne : dans ces chambres s’ouvre la boîte de Pandore des fantasmes crucifiants, en même temps que le champ libre à l’écrivain futur. Au nom du père, Train de nuit… sont, de la même façon, des nouvelles initiatiques autant que fondatrices : l’inceste, le passage d’un temps à un autre temps sont des sujets obsessionnels appelés à renaître dans des écrits ultérieurs. Cela dit, ce premier recueil est davantage un mélange hasardeux qu’un bouquet harmonieux. Images de l’Empire, « roman par nouvelles » dont j’espère la republication, comporte aussi quelques textes secrètement « fondateurs », tels Accident - une visite des territoires de la mort -, Poètes - genèse fantasmée et souriante du poétique dans un monde qui ignore ou écarte cette valeur -, Self-service dit la vacillante fascination d’avoir songé à être, puis d’avoir refusé d’être le poseur de bombes, le tueur aveugle que je crus un instant devoir à la famille humaine… Le recueil Heureux mortels, quoique composé de nouvelles liées à l’étrange, à un fantastique amusé ou noir, ne fait que suggérer par touches éparses les anciennes blessures : Le jour où j’eus cent ans, avec son paysage de mort et d’envol vers la vie, annonce ma vie littéraire à proprement parler. Mais, dans La nuit de juin, le narrateur n’échappe pas à la chute dans un puits nocturne où l’atteint la lune dont les lèvres « ébauchent des mots inaccomplis ». C’est suggérer où se trouvent les ressorts enfouis de l’écriture. L’amazone boréale, publié en 2008, présente la même configuration, mais traduite dans un présent peuplé de mes images récurrentes, elles-mêmes formes évolutives d’obsessions anciennes mêlées à l’expérience vitale : admiration, amour de la femme et du féminin – présents dans chacune des six nouvelles -, fussent-ils dégradés et livrés au malheur, comme dans la nouvelle éponyme ; traversées d’autres temps, d’autres lieux, dans Les merveilles de l’Égypte, Les quatre pierres. Quant à la fable de Tombeau pour un peintre, empreinte de romantique nostalgie dans sa quête finale, elle traduit aussi la vive insatisfaction que suscite le monde des réalités apparentes où nous baignons. Des cinquante nouvelles - express du recueil ironique et satirique Le petit chat de neige (2007) je voudrais retenir celles qui soulignent cette même insatisfaction : Comment façonner un artiste (selon une méthode éducative à toute épreuve) ; Vie saine (le corps servi au détriment de l’esprit) ; L’ouverture (le meurtre institutionnalisé des animaux) ; Modeste proposition concernant le tourisme (l’obscénité touristique) ; Pour 100 millions de dollars (l’obscénité du sport professionnel) ; On-a-gagné ! (la bêtise du même) ; Les transparents (la pensée conforme) ; L’allée des élégances (l’informe et le laid vestimentaires, échos de la vulgarité des mœurs et du langage). 7. Quel regard portez-vous sur la littérature d'aujourd'hui ? Les œuvres qui vous sont essentielles ? Celles que vous avez en horreur ? Et dans les deux cas, pour quelles raisons ? La tentation est grande de donner libre cours à mes humeurs massacrantes : je ne tomberai pas dans le piège. Mon goût premier va à la lecture ou à la relecture des « classiques », en différentes langues, de différentes époques, y compris la nôtre. Les œuvres qui me sont essentielles : celles qui pensent ou tentent de penser l’homme en tant que personne et être social ; l’éventail est donc très ouvert, qui va des présocratiques à Platon, d’Homère à Chrétien de Troyes, de Montaigne et Rabelais à Lévi-Strauss, d’Aristophane à Molière, de Racine à Ionesco et Beckett… Puis les poètes depuis Homère, de ceux de la Pléiade à Robert Desnos, de Luis de Góngora à Federico García Lorca, de La Fontaine à Celan… Les romanciers, bien entendu : ceux de la Picaresque espagnole – Quevedo, Mateo Alemán - ; Pétrone et Céline, la famille Mann, John Dos Passos et Philip Roth (que je découvre tardivement, et non sans quelques agacements). Autre découverte récente, celle de l’allemand Arno Schmidt, aussi grand que Joyce. J’y ajoute les ironistes d’Angleterre et de France : Laurence Sterne, Swift, Lewis Carroll, Jules Renard, Vialatte… Cervantès m’a habité dès que j’ai pu le lire. Parmi les contemporains : Virginia Woolf, Marguerite Duras, Pascal Quignard, Patrick Modiano, Georges-Olivier Châteaureynaud pour son art de la fiction pure, Jean Claude Bologne pour sa liberté savante et fine, qui le porte à oeuvrer dans les champs les plus divers… Je reconnais que sur la littérature d’aujourd’hui je porte un regard trop lointain ou distrait. Les œuvres me sont essentielles quand elles traduisent une vision personnelle alliée à l’art d’assembler les mots, quand elles révèlent une liberté de pensée conjuguée avec une langue assez travaillée pour tendre à l’art et à la beauté sans pourtant manquer de naturel. J’ai en horreur les partisans de l’art minimal en littérature, ceux qui mangent aux deux râtelier de la critique et du roman, ceux qui pensent comme il convient que l’on pense avant de porter un seul mot sur la papier, ceux qui donnent dans le genre de l’autofiction, propre aux glissements, aux compromis, voire aux compromissions avec soi-même ; ceux qui écrivent pour plaire au lecteur en oubliant de lui déplaire ; ceux qui écrivent mal, volontairement ou involontairement… Mais tout cela s’oublie. Le plaisir seul compte, qui passe par l’admiration et l’amour. Fin de l’entretien. MH
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